Honneur et Patrie

« OMBRES PARMI LES OMBRES … »

Feuilleton historique  –  (Angers/Seiches-sur-le-Loir – 1941/1944)
(en 12 épisodes par jpb/nb, mis en pages par fam, relu le 07/05/2026)

Avant-Propos

Ce récit est l’histoire que nous avons pu reconstituer des réseaux de résistance auxquels ont appartenu
Victor Beaussier, militant communiste d’Angers, au sein de l’Organisation Spéciale (OS), dès 1940,
et sa sœur, Lucienne Gautier, née Beaussier, au sein du groupe de Seiches-sur-le-Loir du réseau angevin « Honneur et Patrie ».

(Toutes les personnes citées dans ce texte ont réellement existé. Si nous avons respecté le déroulement chronologique des faits évoqués, les mises en scène et dialogues ont été imaginés avec la complicité de notebooklm.)

Épisode 1 : L'Engagement

Octobre 1941. Angers vit sous une chape de plomb… 
Le couvre-feu est strict. Chaque soir, le pas cadencé des patrouilles allemandes martèle le silence des rues d’Angers, rappelant à tous la réalité brutale de l’Occupation. La peur est un poison lent qui s’infiltre dans les esprits, mais elle ne parvient pas à éteindre toutes les lueurs d’espoir.
Dans l’ombre, des hommes et des femmes refusent de se soumettre. Des réseaux clandestins, fragiles et isolés, commencent à tisser leur toile, animés par un courage qui défie la raison. S’engager, c’est accepter la clandestinité, le mensonge permanent et le spectre de la torture. C’est un pas sans retour vers un destin incertain, où chaque aube est peut-être la dernière.

La nuit est l’alliée de Victor Beaussier.
Dans son garage de la rue Marceau, il est un mécanicien apprécié. Mais lorsque l’obscurité tombe, ses outils servent une autre cause. Ce soir-là, sous une lune voilée, il se glisse le long d’un mur, le cœur battant au rythme de ses pas feutrés. Dans sa sacoche, des tracts communistes de l’Organisation Spéciale (l’OS) qu’il glissera dans les boîtes aux lettres avant le lever du jour.
Un peu plus tôt, il a sectionné une ligne téléphonique militaire, un acte simple, presque dérisoire, mais qui est une piqûre d’épingle dans le flanc de l’occupant. Victor est un militant décidé et un homme d’action, audacieux.
Il y a quelques semaines à peine, le 18 octobre 1941, il a épousé Cäcilia Karrer. Chaque nuit où il sort, il pense à elle, à ce bonheur fragile qu’il met en jeu. Pour lui, se battre est la seule façon de mériter cet amour, de lui promettre un avenir libre.

À quelques kilomètres de là, à Seiches-sur-le-Loir, l’auberge d’Auguste Gautier et de sa femme Lucienne Beaussier, la sœur de Victor, bourdonne d’une activité faussement paisible. Ce soir, quelques soldats allemands terminent leur verre au comptoir. « Ein bischen mehr, aubergiste ! » lance l’un d’eux. Auguste s’exécute avec un sourire neutre, tandis que Lucienne, derrière lui, range des verres avec une attention un peu trop soutenue.
Les Allemands trinquent encore, et rient entre eux. Ils ne voient pas le regard rapide que Lucienne échange avec un homme assis au fond, qui se lève discrètement et sort par l’arrière. Ils ne voient pas le paquet qu’il a laissé sous sa table, et que Lucienne récupère d’un geste preste une fois les soldats partis.
L’auberge est une plaque tournante clandestine du groupe local « Honneur et Patrie » auquel appartient Auguste. Dans cette guerre de l’ombre, le secret est la première arme de survie …

Entre Paris et l’Ouest de la zone occupée, Georges Fauveau est un homme sans cesse en mouvement. Responsable de l’Organisation Spéciale pour tout l’Ouest depuis quelques jours, venant de Paris, il sillonne les routes de la région pour structurer les groupes et insuffler la nouvelle orientation du Parti.
Sa rencontre avec Victor a lieu dans les premiers jours de décembre 1941, dans la pénombre d’une ruelle d’Angers … leurs voix sont à peine des murmures … « Les sabotages, c’est bien, Victor, » dit Fauveau, le visage à demi caché par son col relevé. « Mais il faut frapper plus fort. Le Parti nous demande d’intensifier les actions. Le matériel arrivera. Sois prêt. »
« Je le serai … » répond Victor, le regard grave. La confiance en cet homme chevronné le rassure. La rencontre est brève. Un serrement de main, et Fauveau disparaît comme il est venu, une silhouette se fondant dans la nuit. Quelques heures plus tard, Georges Fauveau retrouve son modeste appartement parisien, passage Montgallet. Il embrasse sa femme, Odette, sa complice de toujours, ignorant que le destin de son réseau est déjà en train de basculer.

Quelques semaines plus tôt …
À Nantes, le 20 octobre 1941, puis à Bordeaux, le lendemain, deux officiers allemands de haut rang ont été abattus par des commandos de l’OS. Ces attentats vont déclencher une fureur répressive sans précédent.
Dans les bureaux de la police française, à la Préfecture de Police de Paris, on recherche activement les « terroristes », leur tête est mise à prix, des noms sont recoupés, toutes les pistes explorées. L’enquête, partie de Nantes, remonte inexorablement vers Paris, et chaque fil tiré rapproche les policiers du cœur même de l’organisation.  

Mais comment Victor … à Angers ! … et tous ceux de son réseau, seraient-ils menacés par cette folie policière ?

Notes
Victor Beaussier, est né le 5 septembre 1911 à Seiches sur le Loir, et sa sœur Lucienne le 27 mars 1914. Ils sont cousins (au huitième degré …) avec notre grand-père Eugène Beaussier. Lucienne a épousé à Seiches Auguste Gautier, le 26 novembre 1934. Elle a 20 ans, il en a deux de plus. Une petite Ginette nait en 1935.

Georges Fauveau, né le 15 mars 1905 à la Châtre (Indre), s’installe en région parisienne. Syndicaliste de la CGT des limonadiers et militant communiste, il a épousé Odette Marchal, militante communiste engagée elle aussi, le 4 septembre 1939, en mairie du 12ème arrondissement à Paris, où ils résident, au 31 passage Montgallet. Il vient d’être désigné responsable de l’OS pour tout l’Ouest.

Quelques précisions sur l’Organisation Spéciale (OS). C’est la plus ancienne des trois organisations armées communistes ; elle coexiste avec les Bataillons de la Jeunesse et les groupes de la Main d’œuvre Immigrée (MOI).
Depuis juin 1940, des groupes OS, plus ou moins structurés, existent déjà dans différentes régions, surtout dans le Nord et en région parisienne, dans le but de récupérer des armes, de faire des sabotages, de diffuser propagande et tracts.
Les trois organisations viennent juste d’être regroupées, en novembre 1941, après la rupture du pacte germano-soviétique (le 22 juin 1941) et seront intégrées aux Francs-Tireurs et Partisans (FTPF) début 1942.
Le Front national (de lutte pour la libération et l’indépendance de la France) est un mouvement de résistance créé par le PCF, le 15 mai 1941.

Dès la fin-juin 1941, le colonel Jules Dumont, responsable national de l’OS, oriente l’action de la résistance communiste vers la lutte armée contre l’occupant. Pour cela, il recrute des vétérans des Brigades Internationales, aguerris au combat armé en Espagne, et des jeunes communistes audacieux.
C’est le début des premiers attentats communistes du métro Barbès à Paris (21 août 1941), puis de Nantes et Bordeaux (20 et 21 octobre 1941), qui vont avoir les conséquences dramatiques que l’on va vivre au long de ce récit …
Le réseau « Honneur et Patrie » est le premier réseau de résistance angevin créé dès juin 1940, à Angers, par Victor Chatenay (1886-1985). Par son épouse Barbara Stirling, de nationalité britannique, il établit le contact avec les services de renseignements britanniques et l’Intelligence Service. Le réseau compta 300 membres, environ, à Angers et autour, dont 107 seront arrêtés, 89 déportés et 47 tués. A Seiches-sur-le-Loir, Ernest Mottay s’y affilie dès novembre 1940 et constitue peu à peu un groupe d’une quinzaine de personnes, dont Auguste Gautier, l’époux de Lucienne.

(jpb.2025.12.01)

Épisode 2 : L'Engrenage

Les actes de résistance, autrefois dispersés comme des braises dans le vent, commencent à former un incendie. Mais à mesure que les réseaux se connectent, la répression s’organise, devenant plus systématique.
La chute d’un seul groupe peut désormais provoquer un effondrement en chaîne, emportant des dizaines de combattants qui ne se sont jamais rencontrés. Le sort des uns est lié à celui des autres par des fils invisibles, et la moindre imprudence peut sceller le destin de tous…

A Nantes, le 20 octobre 1941…
La ville s’éveille. Gilbert Brustlein, et Spartaco Guisco (de l’OS) attendent, le souffle court. Leur cible : n’importe quel officier allemand. Soudain, sur le chemin de la Kommandantur, place Saint Pierre, devant la Cathédrale, une silhouette se dessine, celle du Feldkommandant Karl Hotz, flanqué de son aide de camp. Brustlein ne tremble pas. Deux détonations claquent. Hotz s’effondre. Mais le pistolet de Guisco s’enraie…
L’attaché, qui a eu le temps de voir les terroristes, va formellement identifier Gilbert Brustlein, déjà bien connu de la police, quelques jours plus tard. Sa fuite est une course éperdue …
L’acte est accompli, mais son coût est effroyable. En représailles, quarante-huit otages sont fusillés 48 heures plus tard à Châteaubriant.

Paris, deux jours plus tard …
A pied, en vélo, se cachant le jour, Brustlein a réussi à rejoindre la capitale par ses propres moyens. Il a contacté les responsables de l’OS. Il apprend qu’à Bordeaux, la veille, un autre officier allemand avait été abattu par un camarade, Pierre Rebière, et cinquante otages fusillés à Souges, près de Bordeaux …

Mais Gilbert Brustlein, maintenant reconnu formellement par plusieurs témoins, est devenu l’homme le plus recherché de France … avec une récompense de 15 millions de francs à la clé … Sa photo et son signalement sont diffusés dans tous les commissariats de France dès le début du mois de novembre. Le commissaire David a juré qu’il aurait le « terroriste »  avant la PJ, aussi à ses trousses …

Une traque policière sans précédent est lancée.

L’OS a trouvé une planque pour Brustlein dans un deux-pièces, loué sous une fausse identité, par Jules Dumont (premier responsable de l’OS unifiée), pour abriter ses activités clandestines, au 5 avenue Debidour, tout près du Parc de la Butte du Chapeau-Rouge, dans le 19ème, dans un immeuble dans lequel vivent de nombreux militants et électeurs communistes. Dumont y a aménagé, avec l’aide du gardien de l’immeuble, Louis Coulibeuf, aussi membre du PCF clandestin, une cache dans laquelle il stocke armes, explosifs et documents de propagande de l’Organisation, la cuisine servant de « laboratoire », où France Bloch-Sérazin fabrique des engins explosifs…

C’est un quartier tranquille, loin de l’agitation du centre. Mais Dumont donne l’interdiction formelle à Brustlein de quitter l’appartement ; il ordonne à Coulibeuf de lui apporter ses repas sur place. Au bout de quelques jours, estimant le danger éloigné, Coulibeuf se lasse de la corvée, et refuse de continuer.

Coulibeuf est un militant dévoué, mais terriblement imprudent. Un brin fanfaron ou inconscient, il persuade Brustlein de prendre ses repas « Chez My », au 121 boulevard Sérurier, à deux pas … C’est un restaurant tenu depuis 1932 par Constance Rappeneau, militante communiste, un ancien restaurant ouvrier, l’Aquarium Bar, ouvert de 10h30 à 22h30, où avant-guerre le député communiste de l’arrondissement tenait sa permanence et où la cellule locale du PCF organisait ses réunions… En 1941, nombre de résistants communistes avaient gardé l’habitude de prendre leurs repas chez Constance, sans tickets de ravitaillements en plus …

« Un endroit très bien fréquenté … oui, je le connais bien, j’y ai déjà mangé .. mais sûr, aujourd’hui ? » demande Brustlein.

Coulibeuf le rassure « C’est tranquille … je connais tout le monde … des militants comme toi et moi … ».

« C’est de la folie, Louis » proteste Brustlein.

« Personne ne te reconnaîtra, Gilbert … on t’appellera « Petit Jean » ! Viens, tu as besoin de prendre l’air. »

De guerre lasse, Brustlein finit par céder. De toutes façons il est toujours sur ses gardes, prêt à décamper à la moindre alerte. C’est ainsi qu’il prend l’habitude de venir déjeuner et dîner chez Constance … 

Mais depuis plusieurs années, un gardien de la paix en uniforme du commissariat des Lilas, prend lui aussi régulièrement son déjeuner « Chez My », sans susciter trop de méfiance chez les « habitués »… Et un beau jour, début novembre, il voit entrer un jeune homme qu’il trouve – déformation professionnelle ! – un peu « bizarre ». Chapeau sur les yeux, tête baissée, l’air méfiant, sur ses gardes, il attire le regard … Stupéfait, le brave gardien de la paix n’en croit pas ses yeux. Mais c’est bien lui ! … il vient de reconnaître le visage affiché depuis deux jours sur l’avis de recherche placardé dans son commissariat, et le signalement correspond … c’est lui … le terroriste de Nantes … Ici ! …

Sans dire mot, il se lève, règle son addition et quitte le restaurant sans se faire remarquer.

Rentré au commissariat, le gardien de la paix, sans nul doute alléché par la prime promise, alerte son chef, lequel avertit à son tour le commissaire David.

En quelques heures, la Brigade Spéciale 1 (BS1), met en place un dispositif de surveillance et de filature à l’intérieur et à l’extérieur du restaurant. Des hommes en civil, postés dans des voitures ou se faisant passer pour des clients, observent chaque entrée, chaque sortie. Ils photographient les visiteurs, notent les allées et venues. Rien ne doit leur échapper.

Le Petit Courrier du

Le 19 novembre 1941, à l’initiative, semble-t-il, de la PJ, la presse nationale diffuse largement un nouvel avis de recherche, avec photo et signalement de Gilbert Brustlein à la une, dans « Le Matin » en particulier, le désignant comme le « chef de terroristes auteurs d’attentats », rappelant la prime promise.  Brustlein, Dumont, France Bloch et quelques autres disparaissent aussitôt. Mais la surveillance est maintenue car il est devenu évident que le restaurant est fréquenté par des membres du réseau de Brustlein…

Le coup de filet du commissaire David avec la BS1 était prévu pour le samedi 29 novembre, mais quelques jours avant cette date, dans l’après-midi du 25, le même gardien de la paix se fait repérer en sortant pour « filer » un suspect quittant le restaurant, puis en tirant dans sa direction, sans l’atteindre, quand il s’enfuit … Il prévient de la situation un inspecteur en surveillance extérieure…

Informé, le commissaire David prend alors la décision d’agir immédiatement.

Depuis deux semaines, dans l’ombre, sans relâche, des dizaines d’hommes de la BS1 se relaient, jour et nuit, autour du restaurant « Chez My » … 

Le piège, patiemment tissé, va-t-il se refermer sur Gilbert Brustlein et les réseaux de l’OS ? …

 

Notes
Gilbert Brustlein (né le 20 mars 1919 à Paris) adhère au PC via les Jeunesses Communistes dès l’automne 1940. N’ayant pas froid aux yeux, audacieux et trompe-la-mort, il se retrouve rapidement chargé des « Bataillons de la Jeunesse », multipliant attentats et coups d’éclat dans la capitale. Il est aux côtés du Colonel Fabien (le colonel Jules Dumont) au métro Barbès le 21 aout 1941.
Louis Coulibeuf (né le 11 mars 1901 en Seine Maritime) adhère au PC vers 1937. C’est un militant actif et engagé dans la propagande clandestine au sein de l’OS.. Il habite depuis 1932 dans les HBM du 5 avenue Debidour, à l’entrée des Buttes Chaumont, un logement qui sert, à l’occasion, de cache à l’OS. 

3 - La souricière

Les Brigades Spéciales de la Préfecture de Police parisienne (la BS 1, sous les ordres du commissaire Fernand David, surnommé « David les mains rouges », s’occupe particulièrement de la traque aux résistants communistes, en étroite collaboration avec les polices allemandes) sont une machine de guerre contre la Résistance. Leurs inspecteurs sont des chasseurs méthodiques. Ils savent que les réseaux clandestins, malgré leur courage, sont fragiles.

Une seule trace, une seule imprudence, un seul aveu, leur suffisent pour tirer sur le fil et défaire toute la tapisserie. La chute d’un homme n’est jamais une fin en soi ; c’est le début d’un effondrement en cascade.

Le mardi 25 novembre en début de soirée … le coup de filet habilement et méticuleusement préparé par David se transforme en « descente » improvisée. En nombre, les inspecteurs de la BS1 investissent le restaurant : les dix-huit clients présents sont arrêtés (neuf d’entre eux, innocents, seront relâchés le 9 décembre). La perquisition « Chez My » ne donne rien, mais le « labo » de l’OS au 5 avenue Debidour est découvert … La perquisition dépasse les espérances des policiers. Ils découvrent un véritable arsenal : armes, bombes, munitions, et du matériel de propagande.

Mais le plus précieux, ce sont les papiers. Des notes, des rapports, et surtout, des listes d’adresses de responsables communistes dans une dizaine de départements de l’Ouest. Parmi ces noms, ceux des contacts de Georges Fauveau.

Le trésor de guerre de l’OS vient de tomber entre leurs mains.

Dans les locaux de la Préfecture de Police, Louis Coulibeuf est interrogé sans ménagement – les méthodes de « David les mains rouges » appliquées à la lettre – et la pression est immense …

Après une pause, un inspecteur entre et jette une liasse de documents sur la table. « Nous savons tout, Louis … les bombes, les listes… Nous savons que tu connais l’assassin de Nantes et qu’il était hébergé dans ton immeuble … On t’a vu manger avec lui … Tu peux rendre les choses faciles pour toi, ou très, très difficiles. Où se cache Brustlein ? »

Le visage de Coulibeuf se décompose. La peur de la torture le submerge. Il murmure, la voix brisée : « … Peut-être chez Fauveau… Georges Fauveau et sa femme, Odette… passage Montgallet … ils viennent prendre du matériel de propagande pour l’Ouest… ».

Chaque mot qu’il prononce est un clou de plus dans le cercueil de ses camarades.

Quelques semaines plus tard, le samedi 13 décembre 1941, au petit matin, les policiers frappent à la porte du 31 passage Montgallet, à Paris. Georges et Odette Fauveau sont arrêtés. La perquisition livre d’autres documents : des « passes », ces mots de code qui servent de sésame pour établir le contact. Comprenant qu’ils tiennent un point de passage obligé, les inspecteurs installent une « souricière », espérant que d’autres résistants viennent se jeter dans la gueule du loup.
Et l’attente finit par payer : deux jours plus tard, le 15 décembre, un homme se présente. Il dit se nommer Émile Régnier. En réalité, il s’agit de Pierre Rebière, un des plus hauts responsables de l’Organisation Spéciale. C’est lui qui a assassiné à Bordeaux, le lendemain de l’attentat de Nantes,
Pierre Rebière vient d’apprendre tardivement l’arrestation de Coulibeuf et court en informer les Fauveau, pour qu’ils se mettent à l’abri de toute urgence … Mais en voyant les visages inconnus des policiers en civils, il comprend qu’il est arrivé trop tard, et qu’il est tombé dans un piège …
Il tente d’ échapper aux policiers … mais, il est vite rattrapé, maîtrisé et arrêté. Sur lui, les inspecteurs trouvent un document oublié au fond d’une poche de son manteau détaillant l’organisation de l’OS en province.

Sa capture est une perte catastrophique.

Dans son bureau, le commissaire Fernand David examine sa récolte : les listes de Coulibeuf, les « passes » des Fauveau, les documents de Rebière … Tout se recoupe.
A partir de ses informations, sans oublier que sa cible principale est et reste Gilbert Brustlein, il arrive peu à peu à reconstituer, patiemment et minutieusement, l’organigramme du réseau que ses hommes ont mis au jour : Angers … La Roche-sur-Yon … Niort … jusqu’à Biarritz … C’est énorme !

Un nom revient en particulier, lié à des actions de sabotage : Angers. Et sur une note, un contact parmi une dizaine d’autres : Victor Beaussier, mécanicien.

La menace, qui planait de manière générale, vient de trouver une cible précise.
L’ombre de la Brigade Spéciale s’étend maintenant jusqu’en Anjou.

Et Gilbert Brustlein ? Où est-il passé ?

Le commissaire David va continuer à le traquer pendant de longs mois, sans jamais le retrouver. C’est comme s’il s’était volatilisé.

Fuyant sa planque au Parc de la Butte du Chapeau Rouge, Gilbert a réussi à revoir sa mère, tapissière au Faubourg Saint Antoine, en déjouant la surveillance évidemment étroite de la BS1. Elle sera arrêtée, incarcérée à la Santé, et remise aux allemands qui l’emprisonneront au Fort de Romainville en août 1942.

Quant à lui, en fuite depuis le 19 novembre 1941, traqué par les polices françaises et allemandes, soupçonné de trahison par l’OS et le PC, Brustlein doit se débrouiller seul pour leur échapper et se mettre à l’abri.
Tenu d’abord pour responsable de la perte du dépôt des Buttes Chaumont, il semble qu’il ait été condamné à mort par le PC. Une rencontre secrète aurait été organisée avec un haut dirigeant du PC le 20 novembre, qui lui aurait donné l’ordre de commettre un attentat-suicide, mais peut-être l’a-t-il seulement engagé à s’enfuir et à passer en Angleterre … Mystère !

Plus que jamais seul, Brustlein passe en zone libre, et réussit à franchir la frontière espagnole dès la fin-novembre 1941. Puis il sera arrêté en Espagne, et incarcéré sous une fausse identité au camp de concentration de Miranda. Finalement pris en charge par les britanniques, il est transféré en Angleterre, via Gibraltar à l’été 1942, où il s’engage dans les Forces Françaises Libres, non sans avoir fait son rapport à Moscou, via l’ambassade d’URSS. Après un séjour à Alger, il revient à Paris en novembre 1944, pour apprendre que sa mère, déportée à Auschwitz par le convoi du 24 janvier 1943, y était morte peu après.

Note.

Pierre Rebière, alias Emile Regnier (né le 20 février 1909 en Dordogne) est militant communiste depuis 1934. Il a travaillé aux usines Renault comme tôlier. En octobre 1936, membre des Brigades Internationales en Espagne, il participe aux combats au sein de la première BI. Gravement blessé, il est rapatrié en France en avril 1937, où il siège au Comité Central du PC. Entré dans la résistance fin 1940, et membre du comité militaire national de l’OS, il est chargé de créer l’état-major des futurs FTPF et responsable de la propagande pour le grand Sud-Ouest.

4 - La Chute

Lorsqu’un réseau était infiltré, la répression s’abattait avec la rapidité d’un orage. En quelques jours, des mois de travail clandestin étaient anéantis. Le courage laissait place à la douleur des interrogatoires et à l’isolement glacial des cellules. Pour les résistants pris dans la tourmente, le monde se rétrécissait aux murs d’une prison et à la terrible question : parler ou se taire ?

Nous sommes à Paris, le 18 décembre 1941…

Georges Fauveau est dans un bureau de la Préfecture de Police à Paris. Interrogé depuis des jours, il a nié, il a résisté, mais il sent ses forces l’abandonner. Ce matin, le commissaire David l’a confronté à Rebière … Surpris de le voir ici, arrêté à son tour, il a compris toute la gravité de la situation. Il a bien essayé de se contrôler, mais, selon le rapport des policiers présents, « il a manifesté un trouble très apparent, et courbant la tête, évitait de fixer le nommé Regnier ». Voir que son patron était aux mains de la police, c’était terrible … Il ne pouvait s’empêcher de penser à son réseau, menacé de disparition. Et eux ici, impuissants …

Et la suite, il la connait : encore la torture … encore les coups … jusqu’à ce qu’il livre les noms, les adresses … Tout.
Il ne leur donnera pas cette victoire.
Il regarde l’inspecteur, puis la fenêtre. Derrière la vitre, le quai du Marché-Neuf, la vie qui continue. Pour lui, il n’y a qu’une seule issue, un dernier acte de résistance pour protéger les autres.
Profitant d’un instant d’inattention, il demande à aller aux toilettes. La pièce a une fenêtre. Sans une hésitation, il l’enjambe, se jette dans le vide et chute lourdement. Un inspecteur a tenté de le retenir … Georges Fauveau meurt le lendemain à l’Hôtel Dieu.

Pendant ce temps, à Angers, la nasse se referme.
Mais le commissaire David n’attend pas … il faut aller vite. Et il dispose de toutes les données nécessaires pour frapper fort à Angers, en particulier …
En liaison avec le commissaire de Police d’Angers, les inspecteurs de la BS1 procèdent à une série d’arrestations entre le 16 et le 19 décembre 1941.
Le 16, ils frappent chez Robert Dean (20 ans), étudiant en lettres qui vient d’adhérer au Front National (de lutte pour la liberté et l’indépendance de la France), et chez sa mère Germaine (40 ans) chargée de la liaison avec Paris pour la réception du matériel de propagande.
Le 18, c’est au tour d’Alfred Seguin (27 ans), terrassier, chef de groupe FTP, et de Louis Martin (39 ans), chauffeur-livreur, responsable du Front National pour le Maine et Loire.
Enfin, le 19 décembre, les policiers viennent chercher Désiré Legendre (32 ans), militant communiste et imprimeur, il imprime et distribue les tracts de propagande ; Marcel Vigne (37 ans), meunier, engagé dans les FTPF ; et Victor Beaussier (30 ans), mécanicien, militant communiste.

Dans les caves de la prison d’Angers, Victor Beaussier, le visage tuméfié, ne nie pas l’évidence. Il reconnaît son appartenance au Parti Communiste et aux Francs-Tireurs et Partisans Français (FTPF). Il admet avoir distribué des tracts, participé à des sabotages. Mais il ne donne aucun autre nom. Il serre les dents et encaisse les coups, protégeant par son silence ceux qui sont encore libres.

Dès le 21 décembre, sans plus attendre, les résistants angevins sont extraits de leurs cellules. Brisés physiquement, ils sont jetés dans des camions.
Destination : la prison de la Santé, à Paris, pour être livrés aux autorités allemandes, après un énième interrogatoire entre les mains du commissaire David et de ses sbires.
C’est à la Sipo-SD, 11 rue des Saussaies, qu’ils sont amenés, pour être interrogés par le redoutable Karl Boemelburg, commandant SS – Sturmbahnnführer.

Ce ne sont plus des prévenus ; ils sont devenus des otages, promis à un tribunal militaire dont le verdict est écrit d’avance.

La police française a frappé conjointement à Niort (sept arrestations), La Roche-sur-Yon (trois arrestations), La Rochelle (une arrestation), Poitiers (une arrestation) et Biarritz (une arrestation) …

Le Réseau de l’Ouest de l’OS est démantelé …

À Seiches-sur-le-Loir, « Chez Auguste », fin décembre 1941.
La nuit est tombée … dehors un froid humide s’infiltre sous les portes … plus un volet ne claque, plus une voix … le couvre-feu a effacé toute vie.
Dans l’auberge vide maintenant, les chaises empilées sur les tables dessinent des ombres fantomatiques. L’odeur du tabac froid se mêle aux relents de cuisine.
Lucienne est oppressée  … ses mains tremblent en essuyant un verre. Elle cherche du regard Auguste qui vient de rentrer, après avoir vérifié que leur petite Ginette s’était rendormie.
… En silence, machinalement, il allume une cigarette.
La voix de Lucienne se brise, un murmure à peine audible : « Ils l’ont, Auguste … ils ont mon frère … tu te rends compte ? ».
Il se lève, s’approche sans un bruit et pose sa main sur la sienne, immobilisant le chiffon et le verre. Le contact est chaud, solide, mais il ne suffit pas à calmer le tremblement qui la secoue. « Qu’est-ce qu’ils vont lui faire ? Qu’est-ce qu’il va devenir ? »
La torture n’est plus un mot lointain, c’est une image précise qui se superpose au visage de son frère. Auguste resserre sa prise, sa voix est basse, ferme, mais elle trahit l’effort qu’il fait pour la rendre convaincante : « Victor ne parlera pas … »
Il marque une pause, laissant le poids de ces mots s’installer. Il parle de Victor, mais elle entend le refrain cent fois entendu … « ne pas parler … plutôt mourir ».
« Dès que j’ai su, je suis allé à Angers, mais c’était trop tard. On les avait déjà envoyés à Paris, il paraît… ». Paris …trop loin d’ici, loin de tout secours possible … « Qu’est-ce qu’ils vont devenir ? » répète-t-elle.
Auguste s’écarte, commence à marcher lentement derrière le comptoir, écartant les bras dans un geste d’impuissance, Il cherche ses mots, des mots pour expliquer, pour justifier peut-être. « Tu sais bien qu’on n’était pas toujours d’accord avec Victor, lui et moi. Je lui avais dit que ces attentats, c’était une bêtise… Trop tôt… Trop de risques … » Il ajoute dans un souffle, presque pour lui-même : « …  l’impatience des communistes … »
Lucienne l’écoute … Elle entend Auguste, mais c’est Victor qu’elle voit … En une seconde, elle vient de réaliser qu’Auguste est l’un d’eux, comme Victor … avec Victor … malgré leurs désaccords… Abasourdie, elle ne peut plus rien dire …
Auguste continue : « Tu le vois bien … On n’a rien pour se battre… Des armes de fortune et des explosifs au compte-goutte… Le père Mottay dit que Londres va nous envoyer bientôt tout ça… et même une radio… Mais en attendant, la consigne c’est le renseignement… Faut rester dans l’ombre … pas se faire remarquer, a dit le patron à Gustave. C’est comme ça que nous sommes utiles, pour le moment. »
« Le père Mottay » … Le nom la rassure un instant. Un homme solide, une ancre dans la tempête. Mais les autres mots d’Auguste – le patron, la consigne, Londres – parlent encore de la clandestinité … leurs mots … comprend-elle.
Lucienne le dévisage, saisie par un effroi nouveau, plus aigu, plus intime encore que celui qu’elle éprouve pour son frère. Elle ne voit plus seulement son mari, l’aubergiste affable et bon enfant de Seiches. Elle observe la tension de sa mâchoire, cette lueur dans ses yeux qui n’est plus de l’inquiétude, mais de la détermination. Une lueur qu’elle a si souvent vue chez Victor. Elle frissonne… « Et Victor ? », répète-t-elle, inlassablement.
Antoine hausse les épaules « C’est un idéaliste ! Il n’a tué personne … tu sais bien. Il m’a parlé l’autre jour d’un sabotage pour faire dérailler un train, mais il a même pas pu en être… c’était le jour de son mariage. On pourra pas lui reprocher ça ! »
« N’empêche, je suis inquiète… » murmure-t-elle, balayant d’un souffle ses tentatives de la rassurer.
« Oui … » concède-t-il. Sa voix a perdu de son assurance, elle est devenue plus sombre. « Ces attentats, c’est pas une bonne chose, tu sais … ça met la police sur les dents… ils les recherchent … des “terroristes” comme ils les appellent dans les journaux, t’as vu ? Et puis les otages… cinquante français fusillés à chaque fois … faut arrêter ça … »
Auguste s’arrête de marcher. Il baisse la tête, comme écrasé par le poids de sa propre analyse. « Non… c’est un engrenage terrible … Et Victor … bien sûr … on peut pas savoir… »
Le silence qui suit est absolu. Le destin de Victor leur échappe. Il est une feuille emportée par la tempête.
Le mot « engrenage » tourne dans l’esprit de Lucienne. Elle sait maintenant qu’attendre, c’est les regarder disparaître, l’un après l’autre … Agir, c’est se jeter dans les rouages avec eux, pour ne serait-ce qu’une seconde, essayer d’enrayer la mécanique.
Elle se redresse, le tremblement de ses mains a cessé. Sa voix est claire, posée, empreinte d’une résolution nouvelle. « Tu sais, Auguste, à partir de maintenant, je vais venir avec vous, comme Madeleine… c’est décidé… »
Il lève la tête, surpris. Elle contourne le comptoir et vient se placer devant lui. Lentement, elle pose sa main sur la sienne, celle qui était venue la réconforter quelques minutes plus tôt. Elle cherche son regard, et quand leurs yeux se croisent, elle ajoute « …pour Victor… ».
Le nom de son frère est sur ses lèvres, mais c’est le visage de son mari qui est dans son coeur. Ce n’est pas une promesse de vengeance. C’est un serment de fidélité, un engagement à affronter ensemble l’engrenage qui menace de les broyer tous.

Note.
Le « père Mottay », évoqué par Auguste, est Ernest Mottay, le chef du groupe de Seiches du réseau « Honneur et Patrie » fondé dès juin 1940 par Victor Chatenay, à Angers, auquel Auguste appartient. Né le 23 octobre 1898, contremaître mécanicien aux Tanneries Angevines, Ernest est marié à Madeleine Ganchot, et père de quatre enfants. Nous les retrouverons dans un prochain épisode …

La PRESSE

Le Petit Courrier – Journal Quotidien de l’Ouest – Angers – Du 21 au 27 octobre 1941

(Pour lire la presse directement : Presse locale ancienne octobre 1941)

légende etc...
Assassinat de Karl Hotlz 21/10/41

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