DES MATRONES AUX SAGES-FEMMES
Si la sage-femme exerce une profession universellement reconnue depuis la plus haute antiquité, c’est à partir de l’expérience de notre tante, Catherine Beaussier, sage-femme à la paroisse de Saint Médard de Cheviré-le-Rouge de 1692 à 1702, que nous verrons dans un premier temps comment les sages-femmes des campagnes, matrones pour la plupart, sont devenues les égales des sages-femmes des villes.
La lecture du registre paroissial des baptêmes, mariages et sépultures de Saint- Médard nous mettra au coeur de ce que l’Eglise attendait des sages-femmes, à cette époque, et en l’occurence de Catherine Beaussier.
Nous terminerons en évoquant les circonstances précises dans lesquelles étaient administrés baptême, baptême « sous condition » et ondoiement.
1 - Des matrones aux sages-femmes ...
En France, c’est en 1664, que les sages-femmes sont officiellement rattachées à la confrérie de Saint Côme, avec les chirurgiens-barbiers, ce qui les oblige à suivre une formation spécifique à l’Hôtel-Dieu, à Paris, pendant trois ans, tant théorique que pratique. Elles doivent prêter serment, exerçant un métier juré.
Auparavant, le rôle de la sage-femme est dévolu à la « matrone », ou « ventrière », qui n’a pas le moindre rudiment de connaissance obstétricale. C’est une femme d’expérience, qui a eu elle-même des enfants, donc plus à même de rassurer les futures mères. Son rôle est plus religieux que médical : le but est de mettre au monde un enfant vivant, en préservant, autant que faire se peut, la vie de la mère. Elle doit aussi accompagner le nouveau-né jusqu’aux portes de l’église, pour son baptême.
Au Moyen-Age, magie et superstition sont les alliés des matrones : dénouer tous les nœuds de la maison, ouvrir les verrous, détacher les vaches dans l’étable et mettre du poivre dans les narines pour favoriser l’accouchement en éternuant … Et beaucoup, accusées de sorcellerie, seront condamnées au bûcher …
Louise Bourgeois (1563-1636), épouse de Martin B
oursier, chirurgien élève d’Ambroise Paré, est sage-femme de la reine Marie de Médicis. En 1609, elle rédige les « Bons conseils aux sages-femmes », ouvrage dans lequel elle montre un grand savoir clinique, décrivant les différentes présentations du fœtus et les manœuvres adéquates pour aider à l’accouchement.
Mais il faudra attendre encore deux siècles pour que Louis XV nomme, en 1762, Madame du Coudray « Première Maitresse sage-femme brevetée pour enseigner l’art des accouchements dans toute l’étendue du royaume ». Ce n’était pas pure philanthropie : il s’agissait au plus vite de réduire la mortalité infantile, pré et post-natale, pour pallier le déclin démographique et augmenter la capacité militaire du royaume en ces temps de guerres incessantes et interminables …
C’est aussi, dans le premier tiers du XVIIIème siècle (les fameuses « Lumières » ?), que l’on commença à prendre conscience, dans le royaume de France, de la forte mortalité en couches et après couches, alors que cela n’avait pas beaucoup affecté auparavant l’opinion ni les gouvernants . En même temps, des questions proprement médicales comme la fièvre puerpérale, l’hémorragie utérine du post-partum, la réanimation du nouveau-né, mobilisent médecins et sociétés savantes.
Angélique Marguerite Le Boursier du Coudray (1712-1794) nait dans une famille de médecins. Elle épouse Mr. du Coudray, médecin du roi Louis XIV. Elle suit pendant trois ans le cursus requis pour obtenir son diplôme de sage-femme, en 1739. Après avoir été maîtresse sage-femme jurée au Châtelet, elle retourne chez elle, en 1754, en Auvergne, où elle commence à donner des cours gratuitement aux femmes chargées des accouchements en milieu rural. Pour accentuer le côté pratique de ses cours, elle invente un mannequin reproduisant en grandeur nature le bassin d’une femme en couches, ce qui lui permet d’enseigner les diverses manœuvres nécessaires au bon déroulement de l’accouchement, selon la position du foetus dans l’utérus maternel.
A partir de 1759, nommée et pensionnée à ce titre par le roi, elle entreprend un « tour de France » qui va durer vingt-cinq ans, pour dispenser son enseignement dans toutes les provinces. C’est ainsi, qu’en 1778, l’intendant de Tours lui demande de donner des cours et de faire des démonstrations à Angers, à 113 femmes (7 d’Angers et 106 venues de 101 paroisses réparties dans la province d’Anjou).
Elle instruit ainsi plus de cinq mille sages-femmes, forme aussi des chirurgiens et ouvre des maisons de maternité dans plusieurs grandes villes.
VOIR ICI UNE SUPERBE VIDEO FAITE PAR ADELINE LAFFITTE scénariste de la BD « La sage-femme du roi »
Et entre Louise et Angélique, que se passe-t-il ?
Les sages-femmes jurées, peu nombreuses et chères, exercent leur art dans les grandes villes et auprès des élites, délaissant les campagnes, où les besoins sont pourtant les plus importants. Ce sont donc des femmes issues des milieux populaires, les « matrones », peu ou pas instruites, à la formation aléatoire selon les régions, bénéficiant de leur propre expérience des accouchements, qui sont chargées de porter assistance aux paysannes en couches dans ces déserts obstétricaux.
Choisie et désignée par le curé de la paroisse, parmi ses paroissiennes mariées et mères de famille, souvent veuves, davantage pour ses qualités de « bonne chrétienne » que pour ses compétences obstétricales, la matrone est promue sage-femme « assermentée ».
Elle accompagne le nouveau-né à l’église pour son baptême ou le baptise elle-même en cas de « péril imminent » pour l’enfant à naître (un édit d’Henri II en 1566 punit de mort la femme qui laisse mourir son nouveau-né sans le baptiser, texte confirmé par Louis XIV en 1708, et régulièrement relu en chaire à la messe du dimanche …).
On verra à la lecture dudit serment que, davantage que l’accouchement et ses aléas, le sujet principal de préoccupation de l’Eglise en était le » produit fini « : l’enfant à baptiser. Et pour le reste, c’était à chaque sage-femme de s’en débrouiller comme elle le pouvait …
De plus, en « sage-femmisant » les matrones, via un serment centré sur l’aspect religieux de l’accouchement, et, in fine, le baptême, et dans lequel l’aspect médical était laissé en plan, l’Eglise continuait d’exercer son contrôle sur la naissance, via la sage-femme …
Il faudra donc attendre un siècle encore pour que … de l’obscurantisme à la lumière … l’infatigable et pédadogue hors pair, Madame du Coudray généralise la formation à l’accouchement à l’ensemble du corps des sages-femmes, jurées comme assermentées, dans les villes comme dans les campagnes, posant ainsi les bases de l’obstétrique moderne.
Pour faire prêter serment aux sages-femmes ainsi choisies, l’Eglise avait mis au point une procédure qui ne laissait rien au hasard …
Le curé de la paroisse faisait faire à la postulante « le serment ci-après transcrit, en la faisant mettre à genoux, lui recommandant de le lire posément, distinctement et avec attention. Elle tiendra la main droite sur le livre du saint Evangile pendant tout le temps qu’elle le lira. Si elle ne sait pas lire, le curé le lira lui-même, et elle répétera après lui mot à mot. »
Formule du serment.
« Je N. (la sage-femme dira ici son nom et son surnom) promets à Dieu créateur tout-puissant, et à vous, monsieur, de vivre et mourir en la foi catholique, apostolique et romaine ; de m’acquitter, avec le plus de fidélité et de diligence qu’il me sera possible, de la charge que j’entreprends ; d’assister de nuit et de jour, dans leurs couches, les femmes pauvres ou riches qui auront recours à moi. J’apporterai tous mes soins pour empêcher qu’il n’arrive aucun accident à la mère ni à l’enfant, et si je prévois quelque danger j’appellerai des médecins, des chirurgiens ou des femmes expérimentées en cette fonction, pour ne rien faire que par leur avis et avec leur secours.
Je promets (…) que je vous avertirai, monsieur ou vos successeurs, le plus tôt qu’il me sera possible, de la naissance des enfants ; que je n’en baptiserai aucun, hors le cas de nécessité, et que, comme une femme de bien, et vraie chrétienne et catholique, je procurerai de tout mon pouvoir, en tout et partout, le salut corporel et spirituel tant de la mère que de l’enfant. Ainsi Dieu me soit en aide. »
Ensuite le curé lui dira : « Vous le jurez et le promettez ainsi ? ». La sage-femme répondra : « Oui, monsieur, je le jure devant Dieu, et le promets sur les saints Evangiles que je touche. »
Le curé lui (…) dira enfin que Monseigneur l’évêque lui ordonne de présenter elle-même au baptême les enfants des femmes qu’elle aura assistées dans leurs couches : lui défendant, lorsqu’elle ne le pourra pour des raisons légitimes, de les faire présenter à son défaut par d’autres que par une sage-femme, et surtout par aucune fille ; il leur est également défendu d’en employer pour porter en leur nom les enfants, lorsque les mères vont recevoir à l’église la bénédiction après leurs couches. » (cf. « Instructions sur le rituel », page 577-578, vol. 6, de Louis Albert Joly de Choin)
Ce serment était ensuite enregistré selon une formule consacrée, et nous avons trouvé dans un registre paroissial de Fontaine-Guérin, à la date du 3 mai 1750 (page 86/115), mention d’un tel serment en ces termes :
« Le troisième jour de may mil sept cent cinquante Marie Richard épouse de René Bogné a été recüe dans la fonction de sage-femme et matrone, en cette paroisse, et en conséquence elle a prêté devant nous Curé sousigné le serment en tel cas requis et accoutumé, en présence de Me Joseph Chignard notaire royal, denis choiseau laboureur et pierre Beaussier serrurier, lesquels ont signez avec nous, fors la Marie Richard, et ledit choiseau qui ont dit ne savoir signer » Voir le manuscrit
(A noter que le susdit Pierre Beaussier (1705-1752), qui nous est apparenté (comme lointain cousin de notre ancêtre cheviréen Laurent (1702-1748), époux de Marie Deschamps) était aussi sacriste en la paroisse Saint Martin de Fontaine-Guérin).
Ainsi, en deux ou trois siècles, la sage-femme remplace la matrone…
Contrôlée par les chirurgiens et les curés, elle possède le savoir médical officiel. Salariée, elle présente seule au baptême le nouveau-né. Elle s’est rangée du côté de la science et de la morale. Elle devient un élément important de la médicalisation des campagnes, intermédiaire entre l’obstétrique savante depuis longtemps aux mains des hommes et l’obstétrique populaire.
Dès la fin du XVII ème, l’instrument (crochets, leviers, forceps) permet au chirurgien-accoucheur de s’imposer et de supplanter les matrones y compris dans les campagnes. On ne doit plus laisser faire la nature, l’instrument devient le symbole de l’art obstétrical.
Après la révolution, libérée du contrôle de l’Eglise, la sage-femme tombe sous la dépendance exclusive de l’accoucheur.
A partir de 1750, le taux de mortalité infantile diminue régulièrement. Mais une baisse de la fécondité s’amorce dès 1770, avec le recul de l’âge au mariage et une réduction volontaire du nombre d’enfants par couple.
Vers 1780, 1 enfant sur trois meurt avant l’âge d’un an, et la moitié des enfants avaient disparu à dix ans. Ceux qui survivaient avaient une espérance de vie de 35 ans et mouraient donc autour de 55 ans. L’âge médian est de 25 ans. En 1789, le taux de mortalité en France atteint 240/1000.
Après la révolution, la baisse de la mortalité s’accentue, antérieurement à la généralisation de la médecine préventive. En 1820/29, elle est à 180/1000 et la moitié des enfants meurt avant 42 ans.
(Bibliographie. « Sages-femmes et accoucheurs : L’obstétrique populaire aux 17 et 18 siècles » – Jacques Gellis –Annales,1977, pp. 927-957)
jpb 25/12/2024
A SUIVRE, au prochain numéro …
2 – « Catherine Beaussier, sage-femme assermentée à la paroisse Saint Médard de Cheviré le Rouge (1692/1702) »
