Histoire de La Martinière 2

Voici la suite de l’histoire de cette maison emblématique de la mémoire familiale dont les derniers occupants ont été Patricia et Jean Basset

HISTOIRE DE LA MARTINIÈRE Chapitre 2

Dans la première partie nous avons suivi l’histoire de la Martinière de 1767 à 1812.
Ce 2ème chapitre commence en 1814 et se termine au 21ème siècle. 

1814 - Louis XVIII

CONTEXTE 1814-1815
– Le 20 avril 1814 : abdication de Napoléon. A Fontainebleau il fait ses adieux à la garde et part en exil à Ste-Hélène
– Le 3 mai 1814 Louis XVIII (petit-fils de Louis XV) arrive à Paris
– 1815 : Les cent jours. Napoléon revient. Et la défaite de Waterloo met fin à l’empire napoléonien et restaure la dynastie des Bourbons.

1816 : L’ANNÉE SANS ÉTÉ
– L’éruption en 1815 du volcan Tombora (en Indonésie) envoie une quantité astronomique de matière volcanique dans l’atmosphère. A l’échelle planétaire trois années durant le soleil est « filtré », provoquant famine et malnutrition. L’effet s’en fait sentir en France en 1816 (beaucoup de pluies, beaucoup de récoltes perdues, beaucoup de misère).

1.1.  Manuscrit du 14 mars 1814 (Napoléon 1er abdique un mois plus tard)

Michel Royer, fermier à Lasse (49) a hérité de sa tante Catherine Royer d’une partie de la Martinière par un acte de 1780 et de son père Mathurin Royer d’une chambre et d’un bout de jardin.
Il  vend par cet acte de 1814 l’ensemble « au sieur Joseph Lacroix, tisserand et à son épouse Catherine Richard.
Cette vente est faite pour 193 francs 33 centimes.

A noter que l’écurie a été construite par Michel Royer :
L’arrêtier qui est vers midi du pignon qui est au levant dudit jardin, de l’écurie que le vendeur a fait construire, portera borne.

1.2. Que vaudraient maintenant 193 francs de 1814 ?

• 193 francs représente probablement l’équivalent d’environ une demi-année de revenu d’un ménage modeste, soit environ 900 € actuels [source : https://www.fabula.org/]
• pour un partage immobilier à Saint-Georges-du-Bois en 1814, cela correspond à un lot immobilier modeste mais parfaitement habitable.

• Dans les campagnes du Maine-et-Loire vers 1810-1820, une petite maison modeste peut se vendre entre 500 et 1 500 francs.
• Une closerie ou petite exploitation vaut souvent plusieurs milliers de francs.
• Un journalier agricole gagne généralement entre 250 et 500 francs par an.

Vente par le Sieur Michel Royer au sieur Joseph Lacroix

Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, Empereur des français Roi d’Italie, Protecteur de la confédération du
Rhin, médiateur de la confédération Suisse ; à tous présens et à venir ; Salut : Faisons savoir que Le quatorze mars mil huit cent quatorze, pardevant nous Jean-Mansui Léonard, Notaire impérial, résidant à fontaine-guérin, Soussigné est comparu le Sieur Michel Royer, fermier, demeurant à Lasse. Lequel a reconnu et déclaré avoir vendu, cédé et abandonné avec toutes garanties de fait et de droit :
Au Sieur Joseph Lacroix, tisserand, et à Catherine Richard, son épouse, qu’il autorise, demeurant à Saint-Georges-du-bois, présents et acceptant pour eux, leurs hoirs ou ayant cause, ce qui compose les premier et deuxième articles du quatrième Lot du partage en six lots des biens immeubles dépendant de la Succession de feue Catherine Royer. Le premier article comprend une chambre de maison à four et cheminée, grenier au-dessus couvert de tuiles creuses, auquel four le troisième Lot dudit partage a droit,

1819 - Louis XVIII

La Révolution et l’Empire sont terminés depuis peu ; nous sommes sous la Seconde Restauration, avec le roi Louis XVIII. La région sort lentement de vingt-cinq années de guerres.

1819
: Le Maine-et-Loire est alors un département très royaliste. Les souvenirs des guerres de Vendée sont encore présents dans toutes les familles. Les notables locaux (propriétaires, anciens nobles, gros fermiers, ecclésiastiques) ont retrouvé une influence importante sous la Restauration. En 1819, le département est dirigé par un conseil général présidé par François-Régis de La Bourdonnaye, figure du courant ultra-royaliste.

2.1.  Manuscrit daté du 8 janvier 1819 

René Frémont, tailleur d’habits, époux de Marie Lacroix habitant Mazé, vend la partie de la maison qu’il avait acquise le 18 juin 1812 (voir chapitre 1)
à
Joseph Delacroix, tisserand, époux de Catherine Delacroix .

– La Martinière :
– Une chambre avec four et cheminée grenier au-dessus,
– droit au puits et à la Cour au devant, 
– Jardin ouche à côté contenant environ huit ares vingt cinq centiares ( ou une boisselée demie )

La vente est faite pour la somme de 400 francs (1.800 €).

Transcription de la 1ère page du manuscrit (4 pages en tout)

L’an mil huit cent dix neuf, le huit Janvier,
Pardevant Maître François
Regis Beritault et son collègue, Notaires Royaux
Résidant ville de Beaufort, arrondissement
de Baugé, département de Maine & Loire,
soussignés.
Sont comparus René Frémont
Tailleur d’habits & Marie Lacroix, sa femme,
de lui autorisée demeurant Commune de Mazé,
Lesquels ont par ces présentes
conjointement et solidairement vendu avec
toute garantie de frais et de droits,
à Joseph Lacroix, Tisserand et
à Catherine Richard son épouse, de lui
autorisée, demeurant commune de Saint Georges
Du Bois, ci présents et acceptants, acquereurs
pour eux leurs hoirs et ayants cause,
Une chambre avec four et cheminée
grenier au-dessus, droit au puits et à la Cour
au devant, Jardin ouche à côté contenant
environ huit ares vingt cinq centiares ( ou
une boisselée demie ) situé à La
Martinière Commune de Saint Georges Du Bois, […]

                    Ci-dessous la belle signature de Maître Béritault

1853 - Napoléon III

Après Louis XVIII se sont succédé Charles X et Louis-Philippe.
En 1848, Louis Napoléon Bonaparte (neveu de Napoléon) est élu Président de la IIème République. 
Le 2 décembre 1852 le Sénat proclame le Second Empire. Louis Napoléon devient Napoléon III.

1853 : Sur toute la France, l’hiver 1852/53 et le printemps 1853 sont les plus froids du 19ème siècle. Les rendements des récoltes sont au plus bas.

3.1.  Deux manuscrit datés du 17 février 1853 

Le premier est une donation de leurs biens  (de leur vivant)  des époux François Baillif et Catherine Delacroix (fille de Joseph)  à leurs enfants.
Les parents habitent  une maison dans le bourg de Saint-Georges-du-Bois.
Leurs enfants sont :
– François Baillif, cultivateur, demeurant au bourg de Saint-Georges-du-Bois. A noter que François Baillif est l’époux de Marie-Louise Lemeunier. Ce sont les parents de Marie Baillif future épouse de Jean-Marie Basset.
– Catherine Baillif, épouse de Louis Richard, cultivateur, demeurant à la Sicardière (commune de St-Georges)
– Marie-Clémence Baillif, postulante au couvent
– Françoise Clarisse Baillif, fille mineure demeurant chez « les Sieur et Dame Baillif » ses père et mère.
Les enfants seront propriétaires à l’issue de cette donation mais ne prendront la jouissance des biens qu’après le décès du survivant de leurs parents. Le partage est fait sans contestation possible des enfants, sans garantie que chacun reçoive une part égale aux autres.
Une réserve est faite par les parents : ils se réservent le droit d’abattre tous les arbres qu’ils veulent sur les parcelles, sans contestation possible.
Leur mère décède en 1871 et leur père en 1882.

Le second manuscrit date également du 17 février 1853. Marie-Clémence Baillif est postulante  au Couvent des Filles de la Charité de Sainte Marie, quartier de Reculée à la forêt à Angers. Elle fait donation à ses frères et sœurs de ses biens reçus lors de la donation partage anticipé de ses parents faite le même jour. Elle est représentée par Jean Sellier, curé à Chavagne, près de Noyant.

3.2.  La closerie nommée La Martinière   Une closerie est une petite exploitation agricole (moins de 10 à 15 ha).
Dans ce manuscrit nous n’avons pas le descriptif de tous les lots qui ont été tirés au sort, uniquement celui de François Baillif qui concerne entre autres la closerie de La Martinière. 
Il hérite également de la « maison du bourg » et de terres et prés : La Gravelle, la Jalinière, la Coulomière, la Martinière.

1ère PAGE DU MANUSCRIT DU 17 FÉVRIER 1853 – 14 pages en tout
DONATION PARTAGE ANTICIPE
M.Mme BAILLIF A LEURS ENFANTS
EXTRAIT POUR M. François BAILLIF

D’un acte de donation passé
devant Me Alexandre Reignier, notaire
à Beaufort soussigné, le dix sept
février mil huit cent cinquante trois
en présence de témoins et à la suite duquel
est la mention suivante
 […]

1882 - Jules Grévy

Le 28 mars 1882 seconde loi de Jules Ferry alors Ministre de l’InstructionPublique : l’enseignement primaire devient obligatoire pour les filles et les garçons de 6 à 13 ans.
En 1882 la chasse aux loups, toujours très nombreux en France et responsables de beaucoup de morts, est autorisée. Des primes sont offertes par l’état. 
Cette période est celle de développements techniques importants : téléphone, automobile…

Saint-Georges-du-Bois compte 523 habitants

4.1.  Manuscrit daté du 3 mai 1882  (Jules Grévy)

Il s’agit de la donation partage de Jacques Charruau, cultivateur demeurant à la Martinière, veuf de Marie Maloyer.

 3 enfants sont nés du mariage Charruau / Maloyer. Louis, Augustine et Marie.
– Louis militaire, soldat de 2ème classe au 48ème régiment de ligne est décédé à 28 ans de fièvre thyphoïde à l’hôpital militaire de Marseille.
– Le partage se fait donc entre les 2 soeurs, mariées (« épouses assistées ») toutes les deux : Marie a épousé Joseph Louis Richard et Augustine a épousé Henri Pineau.
Le manuscrit qui nous est parvenu est celui du 2ème lot revenant à Marie Charruau/Pineau.

2ème lot : Marie Charruau épouse Pineau
La Martinière :
– Une portion de la maison à prendre au levant : 1 chambre froide, une écurie avec grenier couvert ardoises et tuiles, hangar couvert d’ardoises, toit à porcs couvert d’ardoises, portions de cour et greniers correspondants et parties du terrain à la suite, formant la hache. Puits commun. Pour environ 38,52 a.
– Une portion de la parcelle du pâtis et du routoir
– La moitié d’une parcelle de terrain (env.23a) située au lieu de La Martinière dite Les Sables 

1ère page du manuscrit

Sur cette 5ème page du manuscrit, on voit pour la première fois apparaître le nom de Beaussier. Il s’agit de la vente « d’un morceau de terré nommé Les Sables ». Il s’agit de Joseph Beaussier, cultivateur, époux de Anne Martin, habitant à Saint-Georges.

1886 - Jules Grévy

1886
– Les « Panama » : C’est en 1886 que l’on a commencé à vendre des Obligations du Canal de Panama…. qui devait faire faillite en 1889.
– La première moissonneuse-batteuse et la première arracheuse de betteraves font leur apparition

 

 

5.1.  Manuscrit daté du 7 avril 1886  (Jules Grévy)

Il s’agit de la vente par Augustine Charruau, épouse de Henri Pineau , cultivateur à Gaigné près de Sermaize
à
Jean-Marie Basset époux de Marie Baillif, demeurant à la Martinière

Enfin nous arrivons ce couple qui est à l’origine de nos branches Basset et Beaussier d’où nous venons et cet acte n’est en fait que la vente du document précédent, soit :

– Une portion de la maison à prendre au levant : 1 chambre froide, une écurie avec grenier couvert ardoises et tuiles, hangar couvert d’ardoises, toit à porcs couvert d’ardoises, portions de cour et greniers correspondants et parties du terrain à la suite, formant la hache. Puits commun. Pour environ 38,52 a.
– Une portion de la parcelle du pâtis et du routoir
– La moitié d’une parcelle de terrain (env.23a) située au lieu de La Martinière dite Les Sables 

1909 - Armand Fallières

1909

Nous voici enfin au 20ème siècle, avec tous les bouleversements que ce siècle apportera. Entre autres l’aviation

Le 25 juillet 1909 Blériot traverse la Manche en avion.

5.1.  Manuscrit daté du 8 octobre 1909  (Armand Fallières)

Vente par Marie Charruau, épouse de Joseph Richard (décédé en 1908), 
à
Louis Choisne et son épouse Louise Riobé cultivateurs à St-Georges-du-Bois

–  Une maison comportant :
– 3 chambres basses, grenier au dessus, cour en face, portion de terrain en jardin et ouche à la suite, puits dans la cour, écurie, toit à porcs, poulailler, soit 38,52 a environ
– Une parcelle de pâtis (env.2a) située à la Martinière avec droit au routoir sur la portion se trouvant sur le même pâtis que M. BASSET / PRETEAU
– Une parcelle de terrain (env.2a) située au lieu de La Martinière dite Les Bonnes Ouches

 

 

 

 

 

 

Les manuscrits continueront jusqu’à la fin des années 1940.


En 1949 nous avons un premier tapuscrit.

 

LE  XXI ème SIECLE

L’histoire familiale de La Martinière s’achève au XXIᵉ siècle avec sa vente.
Mais l’essentiel est que ses nouveaux occupants ont su respecter cette maison et préserver son âme, permettant ainsi à son histoire de se poursuivre.

Bizarre, Bizarre, vous avez dit bizarre mon cher Cousin  !!

Je vous rappelle ce que mon cousin Jean-Paul disait dans les commentaires de la dernier NewsLetter :
« Un tout petit détail. Tu dis que les parents de Michel Gannè le jeune, acheteur de la Martinière en 1768 sont originaires de Sermaise.
En fait Michel Ganne et Marie Tourbadis sont originaires du fin fond de la Creuse, un trou perdu appelé Saint Merd la Breuille, où ils sont probablement décédés. Nous leur avons trouvé au moins 3 fils, Jean, et les deux Michel, tous nés à St Merd, et mariés à Sermaise où Saint Georges du Bois, où ils ont fait souche. A noter qu’ils étaient tous 3 charpentiers de marine, après avoir été bûcherons dans leur creuse natale, et qu’on peut s’étonner de trouver des charpentiers de Marine a Sermaise, si loin de la Loire et des chantiers de construction navale ! »

D’abord mea culpa, je n’avais pas recherché les parents de Michel Ganné ! Un coup de flemme sûrement… Heureusement, JP veillait. Ceci dit, deux questions méritent vraiment d’être posées :
                                                                        1 –  pourquoi des natifs de la Creuse se retrouvent-ils à Sermaise ? 

                                                                        2 – Pourquoi sont-ils charpentiers de marine à Sermaise si loin de la Loire ?

Jean-Paul et moi nous sommes sérieusement penchés sur la question et voici le résultat de nos recherches et sans doute la réponse à ces questions : 

Michel Ganné est né le 1er mars 1726 à Saint-Merd-la-Breuil, dans la Creuse. Son père, également nommé Michel Ganné, exerçait le métier de bûcheron. Toute la famille semble avoir quitté la Creuse pour s’installer en Anjou, puisque un acte notarié mentionne « Michel Ganné Jeune, charpentier de marine demeurant au bourg de Saint-Georges-du-Bois ». Cette formulation laisse penser que peut-être son père, Michel Ganné l’aîné, vivait encore à cette époque ou était suffisamment connu dans la région pour qu’il soit nécessaire de distinguer les deux hommes.

Cette migration sur plus de 250 kilomètres peut surprendre. Pourtant, au XVIIIe siècle, les régions de la Marche et du Limousin fournissaient une importante main-d’œuvre itinérante. Si les maçons creusois sont les plus connus, d’autres artisans du bois quittaient également leur région d’origine pour trouver du travail ailleurs.

Il est possible que la famille Ganné ait trouvé dans la région de Beaufort et de la vallée de l’Authion des débouchés liés à l’exploitation du bois. Michel, issu de ce milieu, se serait alors spécialisé dans la charpenterie de marine avant de s’établir durablement à Saint-Georges-du-Bois puis à Sermaise.

La présence d’un charpentier de marine dans une commune éloignée de la Loire peut sembler étonnante aujourd’hui. Le paysage était cependant très différent au XVIIIe siècle. La vallée de l’Authion était fréquemment inondée, les marais et les boires (bras morts de rivières communiquant par une rigole avec le cours d’eau) occupaient une place importante et les transports par eau jouaient un rôle essentiel dans l’économie locale. Les bateaux à fond plat circulaient sur la Loire, l’Authion et leurs annexes, tandis que de nombreuses communautés vivaient directement ou indirectement de la navigation.

Le travail d’un charpentier de marine ne consistait pas nécessairement à construire des bateaux complets au bord du fleuve. Il pouvait aussi préparer les bois, fabriquer certaines pièces, réparer des embarcations ou assembler des éléments destinés à être transportés vers d’autres chantiers. Dans la marine fluviale ligérienne, une partie de la construction pouvait être réalisée à plusieurs kilomètres du lieu de mise à l’eau.

Une autre hypothèse mérite d’être envisagée. Les charpentiers de marine devaient posséder une excellente connaissance du bois : choix des essences, repérage des courbes naturelles, équarrissage ou encore séchage des pièces. Ces compétences étaient précisément celles que l’on retrouvait dans les familles de bûcherons. Michel Ganné a donc pu mettre à profit le savoir-faire acquis dans son milieu d’origine pour se spécialiser dans la construction navale.

Faute de documents complémentaires, il est difficile de connaître avec précision la nature de son activité. Cependant, sa qualification de « charpentier de marine », attestée par un acte notarié, témoigne de l’existence d’un métier directement lié à la navigation dans cette partie de l’Anjou au XVIIIe siècle.
N’oublions pas d’autre part qu’à cette époque la région de Beaufort-en-Vallée était célèbre pour ses tissserands entre autres de voiles de marine dont faisait sans doute partie notre ancêtre tisserand Jean Delacroix qui habitait la Martinière également.
[Françoise et Jean-Paul]