Des matrones aux sages-femmes.4

4- Catherine Beaussier et le baptême dans le registre paroissial de Saint Médard, à Cheviré le Rouge, de 1692 à 1703.

Nous avons relevé dans le registre paroissial de Cheviré la trace de vingt-sept « incidents » de baptême consignés par le curé de Saint Médard, entre 1692 et 1703, qui concernent une trentaine de  naissances (il y a quatre paires de jumeaux) pour lesquelles le baptême a été pour une raison ou pour une autre, que l’on verra de manière détaillée, « problématique », et dans lesquels on retrouve souvent le nom de notre tante.

 

Nous n’avons pas choisi l’ordre chronologique, mais privilégié la « complexité » des situations, du plus simple au plus compliqué …  

Quelquefois, la situation paraît simple : trois exemples d’inhumation, pour commencer :

1 – « Le septiesme jour d’octobre de l’année 1697 a esté enterré dans le petit cimetière une petite fille née de hier au soir qui fut Baptisée par catherinne Beaussier sage-femme, qui estoit fille de françois Aleaume et de Jeanne Boyau … » (AD49 CLR 1692-1702, page 98/185)

2 – « Le vingt et troisième jour de Janvier mil six cent quatre-vingt-treize a esté par nous viquaire soussigné inhumé au petit cimetierre le corps d’une petite fille baptisée à la maison par la sage-femme, fille de Etienne richard et de margueritte la bigotte en présence du père qui a dit ne savoir signer … » (AD 49 CLR 1692-1702, page 18/185).

Deux petites filles sont inhumées au petit cimetière de la paroisse, après avoir été baptisées à la maison par la sage-femme… Il n’est pas précisé dans quelles circonstances le baptême a été fait par la sage-femme … Le curé constate simplement et valide qu’il y a eu baptême et inhume, sans doutes ni discussions.

3 – En marge : « sépulture d’une fille baptizée par la sage-femme« 

 « Le septième jour de may 1697 a esté enterré au petit cimetière le corps d’une petite fille morte trois quars d’heure après sa naissance selon le témoignage du père nommé jean hucheday, la mère s’appelle jeanne lefevre de cette paroisse. laditte petite fille a esté baptizée par la sage-femme nommée Catherine beaussier de cette paroisse… » . (AD Cheviré 1697 page 94/185)

Le père, ici, atteste que sa fille est née vivante, mais probablement pas en grande forme … En tout cas, le temps pressait (trois-quarts d’heure ?) et Catherine Beaussier,  la sage-femme, n’a pas tergiversé et  l’a baptisée séance tenante à la maison, encore vivante, comme le père en atteste … Et le curé peut donc inhumer au petit cimetière une enfant baptisée par la sage-femme dans les règles, même s’il n’est question ni de danger de péril imminent ou d’ondoiement … mais là encore pas de doute …

NB. Jean Huchedé est un cousin de Catherine Beaussier …

Mais quand il n’y a pas de sage-femme à la maison, qui baptise ? …

4 – « Le trente unième jour d’aoult 1693 a esté inhumé au petit cimetière par nous vicquaire soussigné un garson baptizé par un nommé  groleau lequel a observé la forme et la matière du baptesme, fils de rené poussin et de isabel babin et ce en présence de Mr piaumier et  dudict père … » (AD 49 CLR 1692-1702, page 31/185)

Là encore, Messire Piaumier et le père sont témoins que le « nommé groleau » a baptisé un garçon, en précisant qu’il a bien « observé la forme et la matière du baptême ». Ce témoignage suffit au vicaire pour qu’il accepte d’inhumer un garçon baptisé dans le respect des règles.

Une situation un peu plus inhabituelle, maintenant :

5 – En marge : « Sépulture d’un enfan qui est venu au J(our) avant le terme »

« Le 22 avril 1702 a esté enterré au petit cimetière un enfant fils de deffunt louis linde et de françoise beaussier du village de la rangée par nous curé soussigné la femme sage nous a affirmé l’avoir baptisé. » (AD 49 CLR 1692-1702, page 75/185)

Catherine, la sage-femme a donc « affirmé » au curé avoir baptisé un enfant, né avant terme, mais en vie. sans que les conditions du baptême soient précisées  (ondoiement ?)

NB. Cet enfant prématuré est le quatrième enfant de Françoise Beaussier et de Louis Lindé (épousés à Cheviré en 1696). Françoise est une nièce de Catherine …. C’est aussi le dernier, car son père Louis est décédé deux mois plus tôt, à Cheviré, le 9 février 1702, à l’âge de 27 ans … Françoise ne se remariera pas et sera inhumée à Cheviré le 14 avril 1731 à l’âge de 58 ans.

Ici, la situation est tout à fait dramatique :

6 – « le vingt trois de mars 1700 a esté enterrée dans le petit cimetière par nous vicaire soussigné une petite fille d’Anthoine Baudoin, et de deffunte Jeanne Livache, qui a été baptisée par ledit baudoin son père, n’y aiant aucune personne présente, et est morte incontinent après son baptesme et sa mère est aussy morte deux ou trois heures après … » (AD49 CLR 1692-1702, page 145/185)

Et sur la même page, en-dessous : « Le vingt et trois de mars a esté enterré dans le petit cimetière par nous curé soussigné le corps de  Jeanne Livache épouse d’Anthoine Baudouin qui décéda hier au lieu des morfondières, ont esté présents ledit Baudouin, Louis Sauleau oncle de la déffunte, pierre Livache … »

Jeanne a épousé le 9 avril 1698, à Cheviré, Antoine Baudoin, un bêcheur, veuf, âgé d’une quarantaine d’années, déjà père de sept enfants, âgés de 16 à 2 ans … Elle aura 29 ans dans un mois. C’est sa première grossesse …

On imagine bien ce qui se passe : elle est seule à la maison … Pas de sage-femme, ni de voisines ; le travail dure depuis plusieurs heures, déjà, et il se fait tard …  L’accouchement est long et difficile, et cela ne se passe pas bien du tout … Complications … Hémorragie de la délivrance probable … Heureusement, son mari est là … c’est un homme d’expérience : il a déjà sept enfants, et il été veuf deux fois  … mais que peut-il vraiment faire ? … il n’a pas le choix … il a tout juste la présence d’esprit de baptiser en urgence sa fille qui meurt « incontinent » après son baptême … il fait ce qu’il peut pour son épouse, qui se vide doucement de son sang sous ses yeux … Le lendemain, elles sont inhumées toutes les deux ensemble au petit cimetière de l’église de Saint Médard …

Nous retrouverons plus loin Antoine, remarié cinq semaines plus tard – faut bien quelqu’un pour s’occuper des petits – à l’occasion du baptême de son fils Jean, le 6 février 1702, à peine deux ans plus tard …

NB. Catherine Beaussier est une lointaine tante de Jeanne Livache.(vous pouvez les retrouver dans notre arbre généalogique sur webtrees)

    Quelques détails au sujet d’Antoine Baudoin …. Nous savons qu’il est veuf de Marie Juteau, décédée le 29 novembre 1697 à Cheviré, au lieu-dit la Morfondière. Nous n’avons pas trouvé leur acte de mariage à Cheviré, mais ils ont eu au moins trois enfants, nés à Cheviré : Catherine, née le 10 février 1692, Antoine, le 1 mars 1694 et François, le 3 décembre 1696.

Mais nous avons aussi trouvé à Cheviré un Antoine Baudoin (et c’est vraisemblablement bien la même personne), époux de Françoise Du Breil (mariage le 9 février 1682 à Cheviré) avec laquelle il a quatre enfants : Marie, née le 28 décembre 1682, Louise, le 27 janvier 1685, Mathurin, le 22 juillet 1686 et Marie le 20 janvier 1688.

Françoise du Breil meurt à Cheviré le 10 mars 1690. Antoine épouse alors en secondes noces Marie Juteau (mais nous n’avons pas trouvé leur acte de mariage à Cheviré), décédée le 29 novembre 1697 ; puis en troisièmes noces Jeanne Livache le 9 avril 1698, avec les sept enfants de ses unions précédentes, âgés de seize ans à seize mois pour le dernier … Et en quatrièmes noces, cinq semaines après le décès de sa troisième épouse, il épouse Marie Renou, qui lui donnera encore quatre enfants …

Et pour compléter la série des drames, à la recherche des ancêtres de Jacqueline Pouzet, épouse de Georges Beaussier, nous avons trouvé dans le registre paroissial de Brains sur Gée, (anciennement dans la province du Maine, et dans l’actuelle Sarthe, à quelques kilomètres à l’ouest du Mans) l’acte suivant :

7- « le 24 juillet 1709 a été inhumé dans le cimetière de la paroisse de brains  par moy soussigné bourgeotel prêtre le corps de deffunte julienne cormier âgée d’environ 25 ans laquelle est décédée grosse de six mois passés d’un garçon selon la déclaration de maître Jean liger chirurgien de la paroisse de coulans soussigné, lequel nous a déclaré avoir tiré l’enfant vivant du corps de la mère après […] et l’avoir baptizé en présence de marin bonnomet soussigné de jacques bonomet qui a déclaré ne scavoir signer et de margueritte fleuriau » (Registre paroissial BMS Brains sur Gée 1700-1731, 1MI1162R1, page 132/273)

La césarienne sur une femme vivante étant considérée par l’Eglise comme un homicide jusqu’au XVIII ème siècle, le chirurgien n’était autorisé à ouvrir le corps de la mère qu’en cas de mort de cette dernière et dans l’unique espoir de faire naître l’enfant pour le baptiser. On se demande par quel heureux concours de circonstances un maître-chirurgien surgit au moment précis où décède une femme enceinte « de six mois passés », pour « tirer l’enfant vivant du corps de la mère », condition nécessaire pour qu’il soit baptisé … On peut bien maintenant avoir quelque doute sur le fait que ce fœtus de 25 ou 27 semaines ait été encore vivant in utero, après la mort de sa mère …   Mais c’est le chirurgien qui l’a fait et qui le dit …

PS. Cet acte ne concerne pas Catherine Beaussier et ne se passe pas à Cheviré le Rouge, mais s’il figure dans cette page, c’est qu’il nous parait illustrer, de manière exemplaire, soit les extraordinaires progrès de la chirurgie obstétricale à la fin du XVII ème siècle, soit le fruit des dérives du « baptême à tout prix » … Au choix !

jpb.2025.03.12

Retrouvez bientôt notre prochain épisode :

5. Des baptêmes pas ordinaires à Cheviré … (2)

 … où nous poursuivrons la  lecture du registre de la paroisse Saint Médard en compagnie de Catherine Beaussier, sage-femme …